[QUE TAL] Interview de Daniel Mille

Que Tal

Publié le 10/07/2015 à 15:56

Lors de la sortie de son album Cierra tu ojos, Que Tal Paris a rencontré Daniel Mille pour lui poser quelques questions sur sa démarche artistique et sa relation avec la musique d'Astor Piazzola. Retrouvez cette interview ci-dessous, en attendant le concert-lecture de Daniel Mille et Marcial Di Fonzo Bo d'après le roman Vol de Nuit d'Antoine de Saint-Exupéry le 19 septembre prochain au Musée de l'Air et de l'Espace du Bourget (93).

Tout commence par le doux craquement d’un vinyle, le claquement sec d’un lecteur de CD ou l’effleurement distrait d’un trackpad... Puis vient le son. Un bon disque vous attrape l’oreille, un mauvais vous l’écorche, invariable- ment. Mais qu’en est-il des grands disques, de ces objets rares qui viennent mettre au défi les replis les plus secrets de notre imagination ? Un grand disque n’a que faire de nos oreilles. Il parle à notre corps et se l’approprie entièrement : un léger frisson dans notre nuque, une sensation de vertige, un cœur qui ralentit insensiblement... Les premières mesures de ce nouvel album de Daniel Mille provoquent d’emblée ce sentiment. À l’instar d’un Miles Davis qui, en 1960, s’emparait corps et âme du célèbre Concierto de Aranjuez, Daniel Mille nous offre aujourd’hui une relecture passionnée du répertoire d’Astor Piazzolla, à l’aulne de son propre imaginaire musical. Soutenu par trois violoncelles, une contrebasse jazz et une myriade d’arrangements flamboyants, l’accordéon voyageur de Daniel Mille explore des paysages musicaux en clair obscur à la densité sidérale. À la croisée du tango, de la musique classique et du jazz, Cierra tus ojos subjugue autant par sa profonde musicalité que par l’incroyable capacité de son auteur à ciseler des ambiances oniriques d’une puissance rare. Un grand disque.

Daniel Mille

Votre nom n’est pas forcément familier pour le public latin. Pourriez-vous nous présenter votre parcours musical en quelques mots ?

Je suis accordéoniste depuis maintenant 30 ans et j’ai publié dix albums en tout. Je suis autodidacte et depuis le début, j’essaye de développer une manière très personnelle de jouer de l’accordéon...

Vous avez sorti il y a quelques semaines votre nouvel album, Cierra tus ojos, entièrement dédié à Astor Piazzolla. Comment le décririez-vous spontanément ?

J’ai toujours dit qu’un jour, je ferai un disque sur Astor Piazzolla... Mais j’ai toujours remis ce projet à plus tard, car ce n’est pas anodin, quand on est accordéoniste, de se confronter à un tel répertoire. C’est un compositeur qui a été énormément joué et je souhaitais me démarquer... Pour cela, il me fallait une certaine maturité que je n’avais peut-être pas forcément jusque-là.

À quand remonte votre rencontre avec la musique d’Astor Piazzolla et l’envie de mener à bien un tel projet ?

Je devais avoir 17 ans quand je me suis offert mon premier vinyle, c’était un album d’Astor Piazzolla en duo avec Gerry Mulligan. Il y a une dizaine d’années, pour un concert où j’étais invité, il y avait au programme
Oblivion de Piazzolla. Je l’ai joué et je me suis rendu compte que j’y prenais énormément de plaisir. Je me suis alors dit, mais pourquoi t’interdis-tu de jouer Piazzolla ? Un jour tu feras un album sur Piazzolla, juste pou ce plaisir là.

L’album est entièrement dédié à Astor Piazzolla mais vous êtes parvenu à conserver intacte votre propre identité musicale...

C’est vraiment dans cette direction que je souhaitais aller. Le choix du répertoire est important. Dans ce disque, le morceau Libertango, c’est presque une anecdote. Le choix s’est davantage porté sur des tempos lents pour faire un disque différent.

Vous avez enregistré cet album avec un quatuor composé de trois violoncelles et d’une contrebasse jazz.

Oui, je travaille avec Jean-Louis Trintignant depuis 15 ans et au travers de nos projets, j’ai rencontré Grégoire Korniliuk, qui est un peu le premier violoncelle sur Cierra tus ojos. Il m’a fait découvrir de nombreux quatuors de violoncelles... Cette idée de quatuor a fini par rencontrer celle de Piazzolla, mais j’ai remplacé l’un des violoncelles par une contrebasse jazz, pour la pulsation.

Les arrangements de l’album sont particulièrement vertigineux. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur Samuel Strouk avec lequel vous avez travaillé ?

J’entendais des choses que je rêvais d’écrire, mais il faut des compétences que je n’ai malheureusement pas. Samuel Strouk connait très bien Piazzolla, le violoncelle et écrit remarquablement bien. Il y a un an de cela, à un mois et demi d’une représentation sur scène de ce projet, je n’avais toujours pas d’arrangeur et pas encore vraiment choisi les morceaux... J’ai appelé Samuel Strouk, que je ne connaissais pas, dans l’urgence, un 24 décembre. Il m'a proposé de nous voir dès le lendemain, le jour de Noël ! Pour moi, ça a été décisif et depuis, je suis en totale confiance.

Votre musique se nourrit principalement du jazz et de la musique classique mais affiche souvent une dimension très onirique, proche de certaines musiques de film...

On me le dit souvent ! Écrire pour le cinéma m’est arrivé très rarement. C’est quelque chose qui m’intéresse énormément mais jamais aucun réalisateur n’est venu me chercher jusque-là.

Votre approche, à la fois respectueuse du répertoire traditionnel mais éprise de liberté, rappelle la démarche d’artistes comme Las Hermanas Caronni, Jerez Le Cam ou Melingo.

J’ai joué avec Melingo il y a 2-3 ans dans un festival ! C’est drôle que vous me parliez de lui, car à un moment, j’ai vraiment pensé l’inviter sur le disque.